Un jour, Saint Petersbourg, l'Islande ou Essaouira et...
D'ici là
Eh bien d'ici là, c'est NDO. Ouais ma gueule. J't'explique:
Quand j'aurais plus d'cheveux et que j'coulerais les jours paisibles de ma pré-retraite bien méritée après des années de labeur intensif et fructueux dans ma riad à Essaouira (j'm'y vois déjà, quand j'évoque en société ce futur et potentiel passage de ma vie, y'a souvent une ou deux pétasses qui gloussent et moi j'crois entendre les mouettes rieuses qui cessent de survoler l'Atlantique pour venir chier dans mon patio en piaillant comme des poufs bipèdes), mes petits-enfants me demanderons sûrement:
"-Dis Papi, quand t'avais notre âge, est-ce que toi aussi t'as grandi dans une villa sur la Côte d'Azur comme papa et maman grâce au fric du traffic de putes de l'Est que t'as monté au début du siècle?"T'as vu Claire? J'ai même pas osé te citer alors que j'ai parlé de l'Est. Fais moi un câlin!
Là je ne pourrais leur répondre par l'affirmative. Parce que leur grand-père, dans ces années 1990/2000 il aura été élevé à la dure, à l'ancienne. Leur grand père il aura connu la misère, le truc qu'arrive qu'aux autres ou dans les films américains pour faire pleurer dans les chaumières, la galère estampillée Qualité France, la mer Noire mais en 1919 aux côtés de Tillon et Marty (cette phrase fera peut-être entrer un skynaute curieux dans une bibliothèque, faudra m'décerner la Légion d'honneur) Bref, leur grand-père il aura connu NDO...
"-Papi! Papi! C'est quoi NDO?"
NDO comme disait Brel à propos de la désespérance, c'est savoir qu'on a toujours eu peur, savoir son lot de lâcheté, savoir se priver de bonheur, savoir ne plus se pardonner et...
(... bruler sa jeunesse mourrante avec des vieilles en puissance)
C'est le genre de lieu, dès qu'tu y entre, qui fait naître en toi une seule et unique envie, mais qui te tenaille les entrailles et ne te laches plus: en sortir. Un peu comme l'université des Tanneurs, mais l'illusion de l'intelligence et l'esprit critique soustraits. Le dynamisme également. Là où
à la fac, le coeur bat de temps en temps pour faire parvenir le sang du cerveau jusqu'aux jambes histoire de se faire balader par la politique institutionnelle selon le parcours déposé à la préfecture (15 heures place Thiers, on remonte, on fait le tour des ponts et on reviens pour pourrir votre façade, Monsieur l'préfet!); voir des hommes en marche à NDO c'est juste le baroud d'honneur du troisième âge qui cavale équipé du déambulateur et du caniche à sa mémère qui va avec, histoire d'entretenir sa fatigue en attendant d'crever...
L'atrophie qui caractérise cette ville déteint tellement sur ses habitants qu'en bientôt 20 ans, malgré le désir de départ ferme et définitif qui nous travaille les tripes crescendo, peu sont ceux qui on mis un pas devant l'autre pour aller voir si Alain Gillot-Pétré ne disait pas vrai en affirmant que "
la masse dépréssionnaire sera stoppée au Nord de la Loire". Mais il y a pire: il y a sans cesse de nouveau habitants. On n'a pas dû les prévenirs...
S'installer à
NDO, c'est un peu comme matter dans le canon d'un calibre chargé, et sourire bètement jusqu'à ce qu'un type plus curieux et téméraire que les autres ait l'idée d'appuyer sur la gachette histoire de voir...
Parvenir à l'age de 20 ans à NDO, c'est connaitre par coeur le rituel des préparatifs, 2 jours à l'avance, avant toute sortie du territoire pour trouver un bus qui passe tous les what-mille heures alors qu'en dix minutes il te dépose au coeur de la civilisation. C'est avoir fait ses premiers pas, poussé ses premiers tours de pédales puis bu ses premieres gorgées d'alcool fort et tiré ses premières lattes sur un joint mal roulé à la CAT.
Les vrais savent, pour les autres faudra imaginer (un effort) des murs de béton décrépit et lézardé vaguement verticaux, soutenant tant bien que mal quelques tôles ondulées moussues, vestiges d'un silo à grain désaffecté qui témoigne d'une ère rurale et révolue dont les générations successives, luttant ainsi contre l'esprit nouveau du colon urbanisateur, ont perpétué ce qui fait l'esprit de cette bourgade:
la désuétude.
Avoir atteint la majorité à NDO, c'est avoir feuilleté en loozday l'unique livre réservé aux adultes de la bibliothèque municipale: la BD des Bidochons. Alors qu'il suffisait de lever la tête
(pas tant que ça, là c'est moi qu'tu regardes...) pour voir en direct-live la toute la série qui se déroule devant tes yeux ébahis, genre spectacle vivant.
Etre de la old-school à NDO, c'est avoir posé son blaze au lavoir au moins une fois dans sa vie (
entre "Rémi le travesti, 17/06/92" et "Mat + Lylee = sodomie" -> spéciale dédicace) et s'apercevoir par la fréquence des réfections de ce monument de l'architecture plouc annoncées à grands coups de trompettes et tambours dans le bulletin trimestriel du conseil municipal, que la ville compte dans ses rangs un nombre croissant de petits cons tel que nous fûmes un temps. Désormais, nous sommes des grands cons, appellés à finir vieux cons un jour ou l'autre, si d'ici là notre Escort 16S vroum-vroum n'a pas vu un platane traverser la route et s'encastrer dans son capôt lors d'une folle chevauchée vers une orgie de décibels technoïdes arrosés de whisky dégueulasse à 7 euros les 2 centilitres.
Etre fumeur à NDO, c'est demander timidement des Rothmans bleues en paquet de 20; coincé entre Sergio, Bilou et autres personnages directements sortis d'un manga gonzo-trash-hardcore venus chercher un peu de chaleur humaine tiède et flasque, les coudes posés sur les taches de zinc du comptoir gras et visqueux; obtenir 25 Gauloises blondes mais les prendres en faisant mine de rien parce qu'après tout,
on en a vu d'autres quand on a grandi dans ce bled et on y a appris à accepter son destin comme s'il était écrit par une force supérieure. Et ce même si on a jamais incliné les cervicales à un angle plus ou moins élevé que les 45° par rapport au sol règlementaires.
S'être extrait au moins une fois de ce cloaque, c'est ne plus être reconnu par ses compagnons d'infortune lorsqu'on est de retour, ceux là même qui autrefois partageaient pourtant nos équipées sauvages en tricycle, BMX puis Booster; et voir poindre l'incompréhension dans leurs rétines imitation vachette (
le fameux regard bovin, depuis qu'il n'y a plus d'éleveurs ici, les humains ont pris le relai) quand on leur apprend le sens du mot "non" alors que ces pauvres bougres t'avaient seulement demandé de participer avec eux à une bète de partie de pèche à la truite avant d'aller faire une putain d'partie de pétanque, qui devait finir dans les annalles mais leur est finalement resté en travers d'la gorge.
C'est con, parce qu'on aurait pu aller s'faire un DoMac entre temps, histoire de passer voir les Jack's faire ronronner les 4 cylindres de leur Nissan pourrie mais tunning comme si c'était une Buggatti Veron et qu'ils payaient pas l'essence sur le parking de Norauto.
Peu d'argent donc peu d'dépense quand tu comprends ça pour eux c'est niqué...
Avoir au moins une fois dans sa vie ressenti une émotion, éprouvé un sentiment, appris quelque chose (à part la tech' de la pèche à la mouche), marché la tête haute, vu des constructions de plus de 2 étages, cru un instant qu'la vie fût pleine de surprises sans avoir Movez'Lang dans les écouteurs avachi au fond de la ligne 56, c'est s'être extrait de la mentale NDO. Pour connaitre les conséquences de cette révélation, reportez vous au paragraphe précédent...
NDO ma gueule? C'est ne croire en rien donc tout gober, c'est s'ennuyer de tout donc s'amuser d'un rien. C'est ça la misère, mes ptits loups, la vraie. Et les petits africains affamés qui crèvent du Sida histoire d'anticiper la prochaine guerre civile ne connaissent pas leur bonheur, ces cons...