Retrouvailles

Retrouvailles
Cela devait faire six mois environ, si mes souvenirs sont bon, que ma s½ur était partie. Vivre sa vie, couper le cordon, voler de ses propres ailes et autres lieux communs quelques peu pléonastiques, franchement dégueulasses voir complètement débiles et zoomorphes. Son visage désormais ne hantait plus que mes rêves, j'en oubliais jusqu'au timbre de sa voix et ce depuis un semestre, et j'ai dû chaque jour en chialer de quoi inonder le Sahel. Ce jour là ne dérogeait pas à la règle, avant que la lumière ne s'éteigne, laissant briller une pâle veilleuse en guise de lueur d'espoir. C'est sûrement ce qu'on appelle passer à l'age adulte, même à six berges seulement en ce qui me concerne.

Mais elle était là. Ne me demandez pas comment ni pourquoi, mais elle était là. Revenue de je-ne-sais-où, revenue pour je-ne-sais-quoi. Effacée certes, silencieuse je l'admet, jusqu'à en devenir translucide, mais elle était là. Mes parents ne lui parlaient pas, je dois dire qu'ils ne la regardaient pas non plus. Sûrement voulaient-ils lui faire payer son départ soudain. Et moi aussi, d'un certain côté, mais je ne pouvais m'empêcher quelques regards en coins, assise qu'elle était à notre table, dans ce putain de restaurant où le loufiat, à coup sûr mis par ma mère dans la combine, avait cru bon de lui retirer ses couverts avant même de prendre commande, l'ignorant au point de considérer la place comme vacante. Je me contentait de quelques sourires complices pour ne pas m'attirer le courroux de la génitrice, mais elle était là. Ainsi se déroula le repas.

La mère supérieure et le chef de famille n'avaient pas décroché un mot à la fille indigne, restée par mimétisme sans doute, muette comme une tombe. Pour persister dans la métaphore, le dîner fut aussi bruyant qu'une fosse commune. Comble de l'absurde, c'est à moi que les parents reprochaient ce silence pesant, cherchant à savoir ce qui n'allait pas encore chez moi. En sortant de ce bouge, j'aperçus une pièce de dix francs qui brillait de tout son étain sur le bitume noir et luisant car détrempé. Je m'en approche, je me baisse et la ramasse, pour en distinguer une autre à deux pas de là. Je me porte à sa hauteur et réitère ma génuflexion, quand un peu plus loin en appairait une nouvelle, et ainsi de suite, formant une sorte de ligne, de chemin. Si ces sales bestioles de piafs avaient bécoté toutes les miettes semées par le petit Poucet, je serais celui qui l'aura ruiné en grattant toutes ses thunes. Après tout, il n'avait qu'à être moins con, et moins riche.

Je comprenais enfin ce que me disait mes parents, que le chemin de la fortune se fait seul et à quatre pattes, car j'en ai vite eu marre de me relever à chaque pièce et préférait continuer à genoux. Tant et si bien que j'ai rapidement semé le reste du clan. Là, dans l'obscurité, je palpais le moindre mètre carré d'herbe dans lesquels j'atterris pour ne pas perdre le fil de mon butin. Mais je ne pût anticiper le trou où subitement je dégringole, entraîné par le poids de mes poches lestées, elles qui ne sont depuis remplies que par des trous et mes quelques doigts (une dizaine environ).

Jolie valdingue. Je ne sais combien de mètres ai-je parcouru en chute libre, je n'ai pas calculé car dans ces cas là le temps semble distordu et de toutes manières, j'ignorais à l'époque tout des lois de la physique en ce qui concerne la chute des corps. Toujours est-il que j'atterris un moment, de manière plutôt brutale d'ailleurs. Une excroissance sur le sol et sous mon dos me cambre la colonne vertébrale. Je me sent brisé, il fait noir et humide, j'y vois que dalle,ça renifle sec et j'use mes forces à gueuler comme un porc qu'on égorge au coupe-ongle, dans l'espoir que l'avarice ne m'ait définitivement perdu, que l'on me retrouve bientôt. J'essaie un temps de me relever mais mon doigt s'enfonce dans le sol où je prit appui, entre deux branches sûrement, impossible de se dégager.

J'ai dû perdre un temps connaissance, j'ai comme un trou jusqu'à cette lueur qui s'agite en saccades et descend vers moi en éclairant par à-coups les parois de ce que j'identifie comme un puits. Puis la lumière se faisant plus vive, je distingue comme une échelle et un type qui en descend le long, une lampe torche vissée sur le casque. Arrivé à ma hauteur, il se tourne et m'envoie le faisceau en pleine gueule. C'est comme ça qu'on m'a découvert, riche mais trempé jusqu'aux couilles que j'avais encore juvéniles, harassé, affalé le doigt coincé entre deux côtes du cadavre de ma soeur. Elle était là...

# Posté le jeudi 28 février 2008 08:37

Modifié le mercredi 16 avril 2008 20:19

J'ai mourru mille aubes, connu mille et une nuits.

J'ai mourru mille aubes, connu mille et une nuits.
Je connais cette sensation, ne sentir plus qu'un point infime, une seule cellule de tout son corps qui ne soit pas déjà inerte.

Je ne veux pas y aller. Ma mère m'y traine, je traine les pieds, et mes pieds comme un boulet le poids de ma résignation. Je sais la fin de l'histoire, mais ignore s'il s'agit de courage ou de lâcheté de ne pas tout faire pour y échapper.

Il ne nous attendais pas, semble-t-il, affairé qu'il est sous une bagnole. Je dis "une" mais le garage est de toutes manières bien trop exigüe pour en caser deux. Il roule hors de la bagnole, sert la main à ma mère, et cradosse mes jolies boucles blondes de sa paluche maculée de cambouis. Je lui répond de mon plus enjôleur sourire, traduction littérale de ma plus parfaite hypocrisie. Je ne pensais pas au premier abord regarder la mort en face, mais ce devait bien être la première fois qu'on lui faisait montre de tant de politesse.

Lui et ma mère semblent se connaitre, échange de banalités, dissertation météorologique, je sais bien ma bonne dame et comment va le père Dupont? Puis de curieuses circonlocutions: il fallait qu'ils "en" parlent, mais pas ici, pas comme ça, pas devant le môme. Ma mère reviens dans cinq minutes, je ne m'inquiète pas, j'obéis à ce qu'on me dit. Ils s'éclipsent pas une porte à l'arrière du garage, et j'entreprends une odyssée entre les stalagmites branlantes de pneus empilés et les étagères de pièces détachées, j'enjambe les clefs à molettes dispersées, le manche du cric, tachant au passage mon pantalon contre la caisse à outils graisseuse. Je n'ai, depuis le temps, toujours pas l'explication de la présence d'un accordéon dans cet inventaire foutraque.

Lui revient, l'air résolu. Ma mère un peu en retrait, plutôt résignée. Elle ne dis rien. Lui me propose d'essayer la planche à roulette qu'il utilise pour se coucher sous les voitures. Un gosse, pauvre naïf, ça s'amuse d'un rien. J'accepte avec un semblant d'enthousiasme. Me voilà sur le dos, je glisse sous le bas de caisse. Je ne sais combien de temps s'écoule, je l'entend, lui, dire à ma mère que l'heure est venue. Elle, approuve, me dis de sortir de là, qu'il est temps. Je pousse sur mes canes pour me dégager, j'atterri la tête entre une paire de jambes d'un bleu de travail. Un bruit métallique, une odeur de poudre et avant que mes yeux n'aient pu faire le point à cause d'un trop plein de lumière subite, une détonation.

Je connais cette sensation, ne sentir plus qu'une seule cellule de tout son corps qui ne soit pas déjà inerte. Puis à partir de ce point infime tapis au fin fond du cerveau, comme une résurrection qui se propage. Le nez qui pique. Les yeux humides. Le dos trempé. Peu à peu un fourmillement envahit mes membres jusqu'aux extrémités. Tendre le bras. Allumer la lampe de chevet. Boire un peu d'eau à la bouteille. Consulter le réveil.

De toute ma fantasmagorie spasmophile, j'ai gardé de cet épisode la certitude que nous sommes éternels, et ai depuis appris que l'éternité dure en moyenne environ 75 ans chez les mâles et 80 pour les femelles. D'autre part, je sais désormais que les garagistes sont non seulement des escrocs, mais aussi qu'ils assassinent des enfants dans leur sommeil.
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# Posté le jeudi 21 février 2008 00:37

C'est la fête des tourtereaux ...

C'est la fête des tourtereaux ...

... joyeuse Saint Valentin à tous les pigeons.

# Posté le jeudi 14 février 2008 08:45

Ceci est mon testament

Ceci est mon testament
À ma mort, eh bien... faites ce que vous voulez.

Je m'en tamponne, je suis mort. Et quand bien même j'essaie d'imaginer la mise en pratique de mes hypothétiques dernières volontés, j'assiste à la scène : c'est complètement con. Alors le cas échéant, faites comme si je n'existais pas car, toutes mes confuses mais, c'est le cas. Sortez moi du bac à glaçons juste avant de m'enterrer en louzedé ou me balancer dans la Loire, mais sans cercueil ni crémation. Je vous écrit publiquement ceci du temps de ma lucidité car si de mon vivant je vois calencher mes parents, la dernière génération faisant obstacle à la faucheuse abattue et moi réalisant ma propre finitude; d'obséquieux et conventionnels dépouilleurs de cadavres et de familles en pleurs exploiteront mon absurde et paradoxal désir d'immortalité par de coûteuses conventions obsèques. Et il est hors de question que l'on rince des mange-morts et pompeux funèbres sur mon compte, car je ne les aimes pas. Pour se rendre utiles en restant morbides, ils auraient pu chosir boucherie...

Voilà qui est dit, et bien dit. Je suis claqué et estimant peu probable la substitution cette nuit même de l'axilliaire être par avoir, je pars me coucher sans craintes.
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# Posté le vendredi 08 février 2008 15:59

Modifié le mardi 25 mars 2008 11:57

Il faut bien éduquer les abrutis pour les rendre cons.

Je capitalise, c'est ma voie, c'est ma vie, c'est la vôtre aussi sans trop le savoir. Ce qu'il y a de bien dans un capital, c'est que lorsque qu'un impondérable se produit, on peut mobiliser une part des ressources accumulées jusqu'ici. Une entreprise en cessation de paiement par exemple pourra vendre une part de ses actifs pour éviter la liquidation judiciaire. En dehors de celà, accumuler pour accumuler, si ce n'est assouvir une certaine tendance au fétichisme, n'a aucune fin en soi, si ce n'est d'accumuler.

A la télé on m'a dit de prendre soin de mon capital santé. Bien m'en a pris de la regarder, car le jour où mon médecin m'annoncera que j'ai des ulcères plein l'estomac, de l'hypertension, un cancer des couilles et une schyzophrénie latente; je pourrait lui échanger mon footing de la semaine derniere, dix ans de mon passé de non-fumeur ou encore une alimentation saine contre la commutation de ma maladie en simple rhino-pharyngite.

Dans les livres, on m'a dit de soigner mon capital relationnel, il peut me servir pour grimper les échelons ou bien permettre à mes enfants d'accéder à une meilleure position dans la hiérarchie sociale. Bien m'en a pris de les lires. Etant donné qu'aujourd'hui, les plus grandes entreprises ne fabriquent plus rien eux-même, j'ai décidé de sous-traiter mon capital relationnel. Je n'ai plus d'amis certes, mais il me reste ceux de ma femme. La prochaine étape dans la rationnalisation de mon capital relationnel est de la brouiller constamment avec tous ses potes, histoire d'instaurer une gestion des stocks en flux tendus et limiter les coûts fixes. Oui, des potes par leur flexibilité et leur mobilité sont moins chers que des amis. A bon entendeur...

Bref. Vous avez compris que faciliter votre transit intestinal ne suffit plus dans un contexte aussi concurrentiel que l'est la vie d'un être humain à notre époque. Il faut aller plus loin, plus vite, plus haut, plus fort que celà. Sinon le jour où chaque individu va chier en spray parce qu'ils ont consommé des All-Brann dans des yaourts goût bifidus au petit dèj' vous allez être dans la merde comme tout le monde. Tout PDG, tout DRH et tout psychologue qui aurait une idée pour faire de ma vie une entreprise rentable serait bien aimable de me la communiquer. J'attends vos messages.
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# Posté le jeudi 07 février 2008 10:37

Modifié le mardi 25 mars 2008 12:00