Mais elle était là. Ne me demandez pas comment ni pourquoi, mais elle était là. Revenue de je-ne-sais-où, revenue pour je-ne-sais-quoi. Effacée certes, silencieuse je l'admet, jusqu'à en devenir translucide, mais elle était là. Mes parents ne lui parlaient pas, je dois dire qu'ils ne la regardaient pas non plus. Sûrement voulaient-ils lui faire payer son départ soudain. Et moi aussi, d'un certain côté, mais je ne pouvais m'empêcher quelques regards en coins, assise qu'elle était à notre table, dans ce putain de restaurant où le loufiat, à coup sûr mis par ma mère dans la combine, avait cru bon de lui retirer ses couverts avant même de prendre commande, l'ignorant au point de considérer la place comme vacante. Je me contentait de quelques sourires complices pour ne pas m'attirer le courroux de la génitrice, mais elle était là. Ainsi se déroula le repas.
La mère supérieure et le chef de famille n'avaient pas décroché un mot à la fille indigne, restée par mimétisme sans doute, muette comme une tombe. Pour persister dans la métaphore, le dîner fut aussi bruyant qu'une fosse commune. Comble de l'absurde, c'est à moi que les parents reprochaient ce silence pesant, cherchant à savoir ce qui n'allait pas encore chez moi. En sortant de ce bouge, j'aperçus une pièce de dix francs qui brillait de tout son étain sur le bitume noir et luisant car détrempé. Je m'en approche, je me baisse et la ramasse, pour en distinguer une autre à deux pas de là. Je me porte à sa hauteur et réitère ma génuflexion, quand un peu plus loin en appairait une nouvelle, et ainsi de suite, formant une sorte de ligne, de chemin. Si ces sales bestioles de piafs avaient bécoté toutes les miettes semées par le petit Poucet, je serais celui qui l'aura ruiné en grattant toutes ses thunes. Après tout, il n'avait qu'à être moins con, et moins riche.
Je comprenais enfin ce que me disait mes parents, que le chemin de la fortune se fait seul et à quatre pattes, car j'en ai vite eu marre de me relever à chaque pièce et préférait continuer à genoux. Tant et si bien que j'ai rapidement semé le reste du clan. Là, dans l'obscurité, je palpais le moindre mètre carré d'herbe dans lesquels j'atterris pour ne pas perdre le fil de mon butin. Mais je ne pût anticiper le trou où subitement je dégringole, entraîné par le poids de mes poches lestées, elles qui ne sont depuis remplies que par des trous et mes quelques doigts (une dizaine environ).
Jolie valdingue. Je ne sais combien de mètres ai-je parcouru en chute libre, je n'ai pas calculé car dans ces cas là le temps semble distordu et de toutes manières, j'ignorais à l'époque tout des lois de la physique en ce qui concerne la chute des corps. Toujours est-il que j'atterris un moment, de manière plutôt brutale d'ailleurs. Une excroissance sur le sol et sous mon dos me cambre la colonne vertébrale. Je me sent brisé, il fait noir et humide, j'y vois que dalle,ça renifle sec et j'use mes forces à gueuler comme un porc qu'on égorge au coupe-ongle, dans l'espoir que l'avarice ne m'ait définitivement perdu, que l'on me retrouve bientôt. J'essaie un temps de me relever mais mon doigt s'enfonce dans le sol où je prit appui, entre deux branches sûrement, impossible de se dégager.
J'ai dû perdre un temps connaissance, j'ai comme un trou jusqu'à cette lueur qui s'agite en saccades et descend vers moi en éclairant par à-coups les parois de ce que j'identifie comme un puits. Puis la lumière se faisant plus vive, je distingue comme une échelle et un type qui en descend le long, une lampe torche vissée sur le casque. Arrivé à ma hauteur, il se tourne et m'envoie le faisceau en pleine gueule. C'est comme ça qu'on m'a découvert, riche mais trempé jusqu'aux couilles que j'avais encore juvéniles, harassé, affalé le doigt coincé entre deux côtes du cadavre de ma soeur. Elle était là...